Je revois cette cuisine d’antan où j’avais l’habitude de prendre mes petits déjeuners. À table, sur la nappe traditionnelle, je prenais dans un silence religieux ce repas matinal pour affronter la journée qui m’attendait. J’ai encore à l’esprit les petits carreaux rouges et blancs qui recouvraient la table que j’avais pris pour habitude de compter chaque matin, tout en mangeant mes céréales dans un lait que le livreur venait tout juste de déposer sur le rebord de la fenêtre. Aucun son, si ce n’est celui de la cuillère qui tapait contre mon bol, ne venait troubler des oiseaux qui offraient au jour et à la lumière du soleil éclairant la cuisine leurs louanges. Le ciel bleu de l’aube s’accordait parfaitement à ce rituel machinal du petit déjeuner.
Mais tout a disparu. La maison, la cuisine, la table et cette nappe blanche aux carreaux rouges à laquelle je ne peux m’empêcher de penser.
Désormais, cette nappe n’est plus et rien ne recouvre cette table, au centre de cette cuisine oubliée. Nous avons déménagé et je me suis installé dans un coin paisible, aux alentours de la ville. Seuls les souvenirs me restent de cette lointaine époque où la vie en noir et blanc semblait être parfaitement rose.
En cette journée bien chaude et ensoleillée de juin, une chemise à carreau vient troubler mon esprit et mes souvenirs s’emmêlent. Les sentiments, les odeurs et les sons valsent dans mon cœur bien trop faible pour en contenir toute cette agitation. Je m’arrête un moment. Mes yeux pétillent et la musique environnante disparaît. Le ciel bleu s’accorde à nouveau avec cette vieille nappe que je ne saurais oublier.
L’idée d’avoir tout perdu, cette vie qui était belle, ces sentiments qui étaient vrais, me traverse un moment. Tout s’enlace ; je m’en lasse. Pris d’un violent sursaut, je m’écarte de la foule, je m’écarte des carreaux et me cache de ce ciel bleu. Tout était si parfait, alors qu’aujourd’hui ma vision des choses me ramène à une vérité que je m’étais efforcé d’oublier. Mais rien n’est plus pareil depuis ce vieux temps, depuis cette vieille époque où tout paraissait si simple ou ne donnait pas l’impression de tant de profondeur et de tristesse.
Le noir et blanc s’en va pour donner à la vie ses vraies couleurs. Je ne peux rien contre le temps. Je ne peux rien contre le ciel. Les deux s’embrassent et passe le temps lorsque je reste comme un amant à l’ombre de quelques carreaux rouges et blancs.




